jeudi 26 mai 2011

Ratko Mladic : Une page se tourne; les souvenirs, la honte de l’Occident et les problèmes demeurent

Comme on le dit, « une page se tourne aujourd’hui » avec l’arrestation de Ratko Mladic, le bourreau de Srebrenica et d'autres lieux.

Mais il ne faudrait pas que ce « succès » (quand même un peu tardif : seize années de « cavale », ce n’est pas rien !) des autorités serbes vienne masquer les réalités historiques, les problèmes d’aujourd’hui, ni, surtout, l’effrayante responsabilité de la communauté internationale – et en particulier de l’Occident –dans la tragédie « yougoslave ».

Il se fait que les Balkans, je connais . Plutôt bien, même ! Si je m’étais rendu à plusieurs reprises en Yougoslavie et en Albanie à l’époque heureuse de Tito et à celle, concomitante, mais nettement moins riante d’Enver Hodja, le tyran ubuesque de Tirana, de l’automne 1991 à la fin de 1999, j’y ai littéralement « passé une partie de ma vie ». De la Guerre d’Indépendance de la Croatie à la libération du Kosovo, en passant par la guerre d’indépendance de Bosnie, j’ai effectué, sous couverture et pour le service qui m’employais à l’époque, des dizaines de missions sur le terrain et j'y ai passé, mis bout à bout, de longs mois.

J’ai connu les champs de bataille des environs de Zagreb, de la Krajina, de Slavonie, j’ai arpenté les ruines de Vukovar et de Sarajevo; de la Krajina au Kosovo, j’ai filmé les décombres fumants de dizaines de villages et de villes dévastées, je me suis « promené» sur les fronts bosniaques, je me suis fait tirer dessus à la frontière entre la Macédoine et la Serbie et sur une route isolée de Bosnie, j’ai été arrêté et brièvement détenu par l’armée de ce même Mladic arrêté aujourd’hui (mais ce jour là, ils m’ont sauvé la vie en me tirant des griffes d’une milices serbes qui voulaient, très littéralement, nous découper en morceaux, mon interprète et moi…) j’ai ouvert des fosses communes au Kosovo et dénombré les cadavres pour besoins d’enquêtes, j’ai découvert et photographié des chambres de tortures, interrogé des dizaines d’anciens prisonniers et combattants de tous les camps, passé des nuits avec des milices de l’un ou l’autre bord et attendu, avec les combattants, l’heure de l’assaut, autour des feux ou sous la pluie. Slobodan Milosevic mis à part, j’ai rencontré presque tous les dirigeants politiques de l’époque (et, surtout, les plus extrémistes) , parlé avec les chefs militaires et déjeuné ou dîné avec les responsables des services de Renseignement locaux. Je m’y suis fait, enfin, des amis proches dans chaque camp.

Bref, j’ai fait le travail qui était le mien. Pas plus, pas moins.

Alors oui, je connais…. On dit que les voyages « forment la jeunesse ». Ceux-là m’ont formé au-delà de tout. Un jour peut-être, quand je serai très vieux (Inch’Allah) et quand tout cela sera définitivement, de « l’Histoire », j’écrirai, au coin du feu, sous l’œil attentif de mes chats, un livre sur cette période, sur «mes» guerres balkaniques.

Mais en attendant, j’en ai tiré quelques leçons, assez simples car, ainsi que le savent ceux qui me connaissent, je suis un homme simple.

1) La folie nationaliste des Serbes a créé de toute pièce un « problème musulman » qui n’existait pas vraiment. Je le répète, j’ai connu la Yougoslavie avant l’ère des massacres, il y avait, bien entendu, des extrémistes islamistes (à commencer par le président Itzegebovic) mais il s’agissait d’une infime minorité. Il est aussi absurde d’accuser l’ensemble des Bosniaques musulmans et des Kosovars d’avoir été des extrémistes que de prétendre que tous les Serves ont résisté aux Nazis et que tous les Croates ont été des collaborateurs. Il y a eu des Serbes collabos et des Croates résistants – à commencer par Tito… Et beaucoup de « bosno-musulmans » étaient tout sauf des militants du Djihad. Seulement, quand on fait le siège des villes et qu’on les affame, qu’on humilie les populations, qu’on viole les femmes et leur arrache leurs enfants, on finit, n’est-ce pas, par créer comme un problème…

2) Le nationalisme c’est la guerre, disait François Mitterrand en 1995. Je n’ai pas souvent été d’accord avec lui, mais là, il avait raison. Autant le patriotisme est noble et justifié autant le nationalisme entraîne, immanquablement le mépris de l’autre et mène au crime et à l’horreur…

3) Il est incontestable que l’armée et les milices serbes ont commis des crimes épouvantables. Je les ai constaté moi-même « sur zone ». J’en ai interrogé les protagonistes, victimes ou bourreaux. Mais il est tout aussi incontestable que des crimes équivalents – mais, je l’admets, sans doute moins nombreux, ont été commis par les Croates, les Bosniaques musulmans et les Kosovars de l’UCK. Si, dans une scène digne de Shakespeare, les cadavres des femmes violées et tuées, des hommes torturés à mort et mutilés, des enfants brûlés vifs devant leurs parents, des vieillards morts de faim dans la neige, des blessés égorgés et des malades morts fautes de soins et de médicaments pouvaient se lever de leurs tombes et accuser leurs bourreaux, nul doute qu’on en trouverait dans tous les camps. Ceci, me semble-t-il, ne doit pas être oublié.

4) La lâcheté de l’Occident – et singulièrement de l’ONU – a été écoeurante. Certes, nos soldats (dont des dizaines de jeunes Français et d’autres dizaines de Britanniques) sont morts pour protéger les civils, Mais nous avons LAISSE FAIRE. Nous avons livré Srebrenica aux tueurs de Mladic et il s’est, même, trouvé un général hollandais pour trinquer avec lui alors que les rafles des 8000 civils qui allaient être assassinés avaient commencé et se déroulaient sous ses yeux. Je n’oublierai jamais comment l’état major international, à Sarajevo, négociait – sur ordre de l’ONU – avec les Serbes, quand ils avaient « exagéré » – les mesures de représailles et comment on terminait par bombarder un char sans chenille ou une position d’artillerie obsolète et abandonnée depuis longtemps pour que, à New York des bureaucrates aveugles puissent, dans la soirée, publier un communiqué viril et justifier ainsi leurs salaires.

5) L’ONU, dans cette affaire s’est discrédité, comme elle le fit, plus tard, au Rwanda et a prouvé que si l’idée des Nations Unies est belle, cette organisation n’a aucun légitimité à tenter d’agir militairement sur le terrain en jouant à la guerre avec la peau des autres.

6) Malgré tout ce qui a pu être dit sur une soi-disant « complicité » avec les Serbes, je sais parce que je l’ai vu de mes yeux, que l’Armée française s’est magnifiquement comportée, des montagnes de Bosnie à celles du Kosovo. Et je suis fier d’avoir côtoyé mes camarades sous l’uniforme qui, en OPEX, donnaient le meilleur d’eux-mêmes dans des conditions toujours difficiles et parfois terribles, pour remplir au mieux la mission qui leur était confiée.

7) Enfin, et surtout, je pense que nous n’avons rien réglé du tout. Des dizaines de milliers de jeunes Serbes et de jeunes Bosniaques ont grandi depuis loin des villes et des villages où ils étaient nés, souvent sans l’un ou l’autre de leur parent mort à la guerre. Cette génération arrive à l’âge adulte. Dans une région qui a le malheur d’avoir une longue mémoire, il y a là une terrifiante bombe à retardement et la seule manière de la désamorcer est, sans, doute, d’intégrer dans l’Union européenne TOUS les Etats issus de l’implosion yougoslave. En espérant que cela suffise…

Oui, un jour, au coin du feu, j’écrirai tout cela. Si mes Chats sont d’accord.

mardi 17 mai 2011

DSK et "l'horrible" système judiciaire américain: une fable moderne

A lire ou écouter certains médias, on se demande si de nombreux journalistes et commentateurs sont vraiment ignares (et jamais sortis du VIème arrondissement) où s’ils font exprès de passer pour tels afin de mieux surfer sur la vague nauséabonde du beaufisme franchouillard et du populisme.

La nouveauté en date c’est de dénoncer l’infâme système judiciaire américain qui est « accusatoire » et dans lequel la victime doit prouver son innocence. Voilà en effet qui est très différent du système français (et, par extension du système belge) qui, eux, sont absolument parfaits et exempts de tout vice. Allons les enfants, renseignez-vous un peu avant de parler.

Il est vrai que le système américain a fait un choix : l’Etat représente et défend la victime et l’accusé est défendu, lui, par un avocat qui peut, par ailleurs (et dans le cas de DSK qui n’est pas un SDF, cela se fera) faire diligenter des enquêtes privées pour faire valoir sa vérité au cas où la police ne le ferait pas.

Chez nous, bien entendu, on nous rabat les oreilles en nous disant que l’instruction faite par un sacro-saint « juge indépendant » se fait « à charge et à décharge ». La bonne blague. En trente ans de vie professionnelle, comme journaliste d’abord, dans les « services » ensuite(pendant vingt ans…) et, depuis une dizaine d’années, dans le renseignement privé, je me suis intéressé à plus de deux ou trois cents procédures judiciaires dans plusieurs pays. J’affirme que je n’ai quasiment jamais vu une instruction se faire réellement « à charge et à décharge ».

Affirmer le contraire relève du mythe, du mensonge ou de l’ignorance. Les juges d’instruction, le plus souvent, « chargent la barque », aidés par des policiers obsédés par l’idée de « faire du casque » (c’est à dire, en argot policier, « d’aligner les succès »). Selon qu’il sera bien ou mal défendu, le prévenu s’en sortira ou non. Il y a, bien entendu, des exceptions. En trente ans, je n’en ai pas rencontré beaucoup.

Plus respectueuse des droits individuels et de la présomption d’innocence, notre justice qui use et abuse de la détention préventive comme d’une nouvelle « question » destinée à faire « craquer » le suspect ? Vraiment?

Egalitaire notre théâtre judiciaire dans lequel le procureur et les juges, vêtus à peu près de la même manière siégent au même niveau alors que le prévenu, lui, est dans son box, face à eux (et, matériellement, dominé par eux qui le regardent de haut)? La proximité entre l’accusation et les juges n’est d’ailleurs pas que « topographique » : elle est souvent professionnelle.

Indépendants nos juges ? J’ai vu trop de procédures « délicates » être classées, se terminer par une prescription souhaitée ou trébucher sur un quelconque vice de procédure annoncé pour y croire encore.

Plus humain, notre système pénitentiaire régulièrement condamné par toutes les instances internationales et dans lequel les taux de suicide sont effrayants ?

Ah, j’oubliais, il y a encore ces images de DSK menotté qui choquent tant. Parce que le fait, en France, de comparaître détenu et menotté jusqu’à l’entrée dans le box (et sous l’oeil des caméras et des photographes), cela c’est digne et «respectueux de la prévention d’innocence»? Ben voyons !

La réalité est que notre système n’est pas meilleur et que le système américain n'est pas pire. Simplement, nous nous satisfaisons de leurs errements respectifs parce que nous savons, ou espérons, que l’erreur judiciaire est rare et que le condamné, à l’issue du processus, aura eu ce qu’il mérite. Triomphe sans gloire…

Je crains, à la vérité, qu’il y ait, dans ce déferlement de critiques infondées, outre une ignorance crasse un détestable esprit de caste. Comment ose-t-on traiter de la sorte un puissant de ce monde?

Eh oui il faut s’y faire, les Etats-Unis sont une République, une vraie, et non une monarchie déguisée comme la France, dans laquelle nous rampons devant des dirigeants fonctionnaires qui continuent trop souvent à considérer leur charge comme étant de droit divin et nous comme des sujets taillables et corvéables à merci. Alors que nous sommes le peuple dont, en théorie, émanent tous les pouvoirs.

Les Américains, eux, ne l’oublient pas. Dès lors, s'il trébuche, le puissant sera traité comme un chacun... Et il est vrai qu’au Etats-Unis, une bonne moitié de nos élus seraient en prison et beaucoup d’autres auraient eu, depuis longtemps, leur carrière brisée par le mensonge qui leur est une seconde nature.

La réalité est la justice, partout, est aussi, parfois, une machine à broyer. Cet "envers de la médaille" est dans sa nature.

lundi 16 mai 2011

Non, DSK n'est pas "la victime"

Comme tout un chacun, j'ignore tout du fond du dossier DSK. Je pense seulement que la thèse du complot est invraisemblable, mais qu'il est évidemment possible que l'accusation soit fausse. En tout état de cause,ma seule certitude est qu'à l'issue de cette affaire, quelqu'un passera un certain temps en prison. DSK s'il est reconnu coupable, son accusatrice s'il y a eu mensonge. Je ne commenterai donc pas les faits eux-mêmes.

Mais cette affaire appelle trois réflexions.

Primo: Je suis abasourdi par le manque d'empathie dont la plus grande part du monde politique français, socialistes en tête, fait preuve par rapport à la victime présumée. C'est très bien de parler de la famille de DSK et de la plaindre, mais quid de la femme de chambre? Si les faits sont avérés, la victime,la seule victime,c'est elle, n'en déplaise aux amis de DSK et à trop de journalistes qui semblent l'oublier. Comme mon ex-collègue et amie Claire Chazal qui répétait à tout bout de champs, ce dimanche que, "en matière de crime sexuel, la législation est très différente aux Etats-Unis". Ah bon, parce qu'en France, le viol est toléré? Encouragé? Applaudi?

Dans ma grande naïveté, je pensais que des progrès avaient été faits dans la prise en compte des crimes sexuels et de la violence faite aux femmes. Je constate avec tristesse qu'il n'en est rien. En tout cas quand le suspect est un homme en vue et de gauche. C'est à se demander que que vaut, aux yeux de la gauche et de la presse la parole d'une femme de chambre afro-américaine quand elle met en cause un "maître du monde".

Secundo: On nous dit que la France est une victime de cette affaire. Et là, c'est vrai, je suis d'accord: nous somems humiliés. Mais ne l'avons-nous pas cherché? DSK, c'est l'homme de la K7 Méry, qu'il avait gardée sous le coude, faisant fi de l'obligation de tout un chacun de dénoncer un crime ou un délit, pour s'en servir pour attaquer la droite. Ce procédé douteux n'a pas empêché Pariz de le proposer à la tête du FMI. On est représenté, dans les instances internationales, comme on le mérite...

Tertio: à mes yeux, l'affaire de "l'économiste honrgoise du FMI", en 2008, dicréditait déjà largement DSK. A l'époque, les médias français avaient brocardé le "puritanisme" des Anglo-saxonx, M. Besson avait qualifié l'affaire de "dérisoire" et M. Khouchner avait demandé "qu'on l'oublie vite".

Comme souvent en ce qui les concerne, les deux auraient mieux fait de se taire. Il n'y a, en effet, rien de dérisoire dans le fait pour le plus haut dirigeant d'une entité publique, d'entretenir une liaison extra-conjugale avec une de ses employées. Quoi que le FMI ait décidé à l'époque, les soupçons d'abus de pouvoir, de harcèlement et de pressions ne peuvent pas être écartés aussi facilement. C'est précisément pour cela qu'un homme ayant un minimum de jugement évitera de se mettre dans une telle position et réfrénera ses pulsions, fussent-elles compulsives et pardonnées par son epouse (ce qui, par ailleurs, ne nous regarde pas) et il me semblme que l'on est en droit d'attendre de l'homme qui joue un rôle clé dans l'économie mondiale d'avoir ce "minimum de jugement". Mais apparemment, nous ne sommes pas nombreux à le penser...

Sans doute certains jugeront-ils que mon "tropisme pro-américain" fait de moi un "puritain".

Non, il fait de moi, simplement, un homme qui croit que la loi et la decence s'appliquent à tous, quelque soit son rang; un homme qui pense que la parole d'une femme de chambre afro-américaine vaut bien celle du patron du FMI et un homme qui pense, enfin, qu'un mandataire public doit donner l'exemple.

Bref, mon "tropisme pro-américain" fait de moi un républicain. Tout simplement...